Diablerets – Gsteig

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On a un bien joli canton : Des veaux, des vaches, des moutons, Du chamois, du brochet, du cygne ; Des lacs, des vergers, des forêts, Même un glacier, aux Diablerets ; Du tabac, du blé, de la vigne, Mais jaloux, un bon Genevois M’a dit, d’un petit air narquois : Permettez qu’on vous interroge : Où sont vos fleuves, franchement ? Il oubliait tout simplement La Venoge !

Comment ne pas se remémorer les paroles sublimes du poème de Jean Villard-Gilles quand, montant au glacier des Diablerets, on admire émerveillé la vue sur les montagnes environnantes, les 360° d’un panorama à couper le souffle : Mont-Blanc, Grand Combin, Dent d’Hérens, Cervin, Dent-Blanche et mille autres encore, que tente vainement de commenter un Genevois de nos amis ? Et c’est à nous, c’est bien vaudois, alors que ces bons Genevois n’ont qu’un tout petit bout du Rhône !

Mais, trêve de chicanerie amicale vaudoise, on est tous là pour notre plaisir, pour reprendre une traversée à mi-hauteur du coteau alpin valdo-bernois, dans un esprit bien vaudois lui-aussi, une route haute, ni trop, ni trop peu, bien au contraire, mais quand même assez. Notre première étape part donc du Col du Pillon pour rejoindre Gsteig, selon la trace que Gilles avait déjà décrit :

Faut un rude effort entre nous Pour la suivre de bout en bout ; Tout de suite on se décourage, Car, au lieu de prendre au plus court, Elle fait de puissants détours, Loin des pintes, loin des villages. Elle se plaît à traînasser, A se gonfler, à s’élancer Capricieuse comme une horloge, Elle offre même à ses badauds Des visions de Colorado !

Notre montée en cabine, à l’heure où le soleil atteint le zénith dans un ciel magnifique, nous permet de rejoindre le niveau du glacier en quelques minutes. De là, après avoir franchi la nouvelle passerelle ralliant le Sex Rouge, on visualise notre Colorado, à faire tomber à coup sûr les chaussettes des visiteurs du Plat-Pays ou de ceux venus de la lointaine Asie. Le bassin lémanique est nappé d’une belle couche de brume dense, de laquelle les plus hauts sommets des Préalpes fribourgeoises émergent, alors que juste devant nous, l’immense paroi bordant le glacier des Diablerets plonge à nos pieds, formant avec l’à-pic du Sex rouge une sorte de toboggan gigantesque et effrayant qui plonge vers le village. Le Sex Rouge doit son nom aux pierres de rubis et d’améthystes de la légende : En cherchant une brebis égarée, Jeannette découvrit une grotte merveilleuse taillée dans l’améthyste et le rubis : la demeure du génie de la montagne. Sous la promesse de ne dévoiler à personne ce secret, notre bergère put emporter trois gros rubis. Elle tint parole et quitta la vallée. Jamais on ne retrouva l’entrée de la grotte fabuleuse.

Du Sex Rouge, on descend en suivant le tracé de la piste de ski, en suivant la ligne de crête et en gardant à main gauche le Glacier de Tsanfleuron. On atteint assez rapidement la petite dépression du Col de Prapio, d’où on entame la montée, toujours sur la ligne de crête, cheminant entre neige et caillasse. En conditions estivales, on dispose d’une sente bien marquée et cairnée, mais les caprices de la météo ont amené une petite couche de neige, que le vent a amoncelée dans les creux et les zones abritées. Arrivés au point dit Le Dôme, à 3016m, une petite tête de rochers marquée d’un grand caïrn, on distingue une courte arête rocheuse en contre-bas, facile à désescalader, équipée d’une corde fixe, et plus loin le long cheminement sur le glacier qui monte progressivement vers le sommet des Diablerets. Ce n’était pas notre idée première de faire le détour par le sommet, aussi l’horaire prévu va se voir ralongé de deux bonnes heures passées à brasser une masse meringuée, qui masque malicieusement quelques crevasses étroites, recréant ainsi les conditions et l’ambiance d’une jolie course alpine. 3210 mètres d’altitude, le plus haut point du canton, une jolie opportunité d’adresser un pied de nez moqueur en direction du bout du lac, comme une petite vengence à l’orgueilleuse Genève. Le retour se fait assez rapidement jusqu’au Dôme, puis, avec une bonne visibilité, en direction de la Quille du Diable.

Autrefois cette pointe caractéristique du massif, qui borde le Glacier de Tsanfleuron et domine Derborance, ne s’appelait pas la Tour St-Martin, comme nos cartes l’indiquent aujourd’hui, mais portait ce nom bien plus significatif qu’on a eu tort de lui enlever : la Quille du Diable. Une légende dit que cet énorme rocher en forme de bastion colossal servait de but dans les jeux des démons du lieu. Aussi, quand des pierres descendaient avec bruit du haut de ce gigantesque donjon et s’en allaient rebondir de rochers en rochers jusque sur les pâturages d’Anzeindaz ou sur les bords du lac de Derborence, les pâtres regardaient en haut avec frayeur, songeant aux menaces de ces êtres maudits. Pendant la nuit, on prétendait voir ces esprits sataniques et les entendait pousser d’affreux gémissements, si las qu’ils étaient d’errer depuis tant d’années sur ces rochers arides où ils devaient expier leurs crimes. On entendit leurs gémissements d’une manière particulièrement sinistre pendant les deux épouvantables éboulements de 1714 et de 1740 qui recouvrirent des milliers d’arpents de pâturages, des bergeries et causèrent la mort de plusieurs bergers et de nombreuses bêtes.

 

De la Quille du Diable, il n’y a plus de glacier, juste un gigantesque chaos de pierres. Un dédale de dalles rondes, parcourues de fentes immenses et sournoises, recouvre toute la zone, à perte de vue. Et, comme perdue dans cette immensité inhospitalière, une petite cabane de pierres semble flotter dans une mer minérale figée, comme un petit bateau en panne dans la tempête. Sans qu’on puisse l’imputer aux Diablotins, la luminosité semble faiblir légèrement. Les tâches neigeuses couvrent partiellement le sentier et ses marques et masquent les trous dans une espèce d’uniformité vague. On arrivera à Prarochet une heure plus tard, juste avant la tombée de la nuit, alors qu’une magnifique pleine lune s’allumait doucement à travers les nuages légers, mais aussi sous le regard bienveillant des gardiennes du lieu, qui tremblaient à nous penser perdus dans ce labyrinthe fantastique. Vous prendrez bien avec nous un verre de « Sang de l’Enfer » ? Santé, conservation !

De la cabane de Prarochet au col du Sanetsch, il n’y a qu’une heure d’une progression hésitante dans le lapiaz, quelque chose entre marche et pseudo désescalade, que nos carcasses bien reposées franchissent facilement. Une autre heure plus-bas, c’est le petit lac du Sénin que nous rejoignons et, de là, la plongée sera aussi spectaculaire que rapide. En une dizaine de minutes, la petite cabine de huit places franchit 850m de dénivelé, bondissant par-dessus le ressaut du Brapire, frôlant le rocher à presque toucher la cascade du Sanetschfall, avant de plonger à la verticale sur Gsteig, accrochée comme une araignée à son fil qui pendouille au-dessus de l’abîme. A notre droite, un incroyable sentier descend la paroi en mille lacets courts et abrupts, dont la vue seule suffirait à nous donner le vertige.

Atterrissage en douceur sur le plancher des vaches. Le petit chemin traverse la bordure de forêt qui jouxte les pâturages et les champs du fond du vallon et nous mène en quelques minutes d’une balade bucolique au centre du charmant village de Gsteig : chalets de bois sombre, église blanche au clocher de tavillons et vaches à cornes ruminant leur repas.

Zum wohl mitenand. Proscht !

Publié dans Courses

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