Quoi ça ?

T’inquiète, monte dans le train et laisse-aller;

A Montbovon, tout le monde descend !

Montbovon est blotti au fond de la magnifique vallée de l’lntyamon, qui s’étend entre Gruyère et le col de Jaman, juste derrière La Cape au Moine, le Vanil des Artses et la Dent de Lys. Sa véritable origine serait Mont de Bovon, d’un nom connu en Gruyère au XIIe siècle. Le premier village groupait ses maisons au-dessus des falaises de la Sarine. À la suite d’une épidémie de peste, on brûla une partie des habitations pour éviter la propagation du fléau ; le village fut reconstruit à l’endroit actuel. Pendant plusieurs siècles, Montbovon a vu passer les caravanes de mulets et de chevaux qui transportaient les marchandises entre le Pays d’Enhaut et les rives du Léman, par l’ancien chemin du Col de Jaman.

Alors que le soleil n’a pas encore balayé les longues ombres, dans le froid matinal notre petite troupe traverse le pont et s’engage sur le chemin longeant la Sarine. Le froid vif de ces derniers jours a créé des grandes plaques de glaces opaques qui affleurent sur la rivière. On musarde en chemin, tout engourdi dans l’humidité matinale. Comme une invitation à la rêverie, la douceur, la quiétude du lieu s’ajoutent à notre torpeur, alors que les villages pittoresques et les hameaux charmants, très proches les uns des autres, nous invitent à la contemplation et nous ralentissent déjà.

Plusieurs carrières étaient exploitées alentours. La pierre la plus connue est certainement le marbre de Lessoc, un calcaire gris-blanc veiné de vert qui a beaucoup été utilisé pour la construction dans le village et dans la région. C’est de cette pierre que l’on construisit en 1796 la fontaine octogonale occupant le centre du village, qui nous lègue une bien jolie légende, d’une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Un jour que le père Colin était allé à la foire de Château-d’Oex traiter quelques affaires, et aussi visiter un peu les auberges, il s’arrêta à son retour à l’Hôtel de Jaman, à Montbovon. Moins par soif que par pure politesse envers ses vieux amis, il célébra vaillamment de quelques verres le plaisir des retrouvailles, inspirant à Gilles ces paroles qui seront chantées plus tard : « A ce moment de la soirée, il en est à la demi-gonflée ».

Minuit vit Colin sur le chemin de Lessoc, à ce moment de la soirée, où il en est à la pleine gonflée. Cette banale anecdote noctambule gruyèrienne lègue au patrimoine littéraire un véritable morceau d’anthologie vernaculaire qui inspirera autant les grands poètes classiques que des plagieurs iconoclastes. Voyez plutôt :

La Corneille et le Poivrot, d’après les Gens de la Fontaine (période incertaine, vers 1800)

Maître Colin contre un arbre aperché

Se payait une sacrée gueule de bois

Mère Corbettaz sur son perron perchée lui tint à peu près ce langage :

” Hé ! bonsoir, Monsieur du Gorgeon,

Que vous êtes joli ! Que vous me semblez fait !

Sans mentir, si votre biture
se rapporte à votre allure

Vous êtes le champion des pochards du district.

A ces mots notre Colin ne se sent pas trop fier

Pour démontrer sa bonne foi,

Il ouvre un large bec et lâche le morceau :

“Oh la vieille, n’en fait pas un fromage,

Grise, la jument n’a rien bu!

La bourgeoise s’assombrit :

Apprenez mon mari que tout poivrot

Vit aux dépens de la bourgeoise qui l’héberge.

Et Colin tout marri, comprit un peu tard l’étendue de sa faute

Et jura les grands Dieux qu’on ne l’y reprendrait plus.

Cette histoire vaut bien une leçon.

Depuis, dans sa fondue au vacherin,

La bourgeoise ne met plus de vin blanc !

Pour réparer son tord Colin sort, détache la bête qui rêvait à l’écurie. S’agrippant au licol, il la conduit au bassin. La nuit était splendide, la lune était pleine. Par un hasard que l’histoire ne dit pas, la jument boit précisément à la place où son maître admirait le reflet lunaire. “Tiens, pense-t-il en riant, elle boit la lune !” Quand soudain un nuage opaque enveloppe l’astre et en fait disparaître son reflet. A cet instant, la jument lève la tête, satisfaite d’avoir avalé une bonne gorgée. “Bon Dieu ! s’écria Colin épouvanté, la lune n’est plus là, ma bête l’a avalée.”

Le brave homme n’en dit mot à sa femme et reste à l’écurie lusqu’à l’aube pour veiller sa bête. Au matin, dégrisé, il la promène le long des rues du village pour activer sa digestion. Les lessiveuses s’étonnent de voir Colin et sa jument, passer et repasser sans cesse. – Ta jument, elle est malade ? demanda le syndic à notre homme. Hélas ! soupira le fermier, elle est flambée ! Elle a bu la lune et ne l’a pas rendue !

La lune n’ayant pas réapparu les jours suivants, l’affaire fit grand bruit. En séance du conseil le syndic exposa le cas et conclut par une proposition qui fut bien accueillie: “Comme les précautions sont toujours bonnes, nous voulons interposer un toit spacieux entre la lune et le bassin. Les lessiveuses seront contentes et tous les Colin seront tranquillisés.”

Après Lessoc, notre chemin s’élève vers Dieu et rejoint le hameau de Le Bu (authentique). Là s’élève une adorable petite église, tellement mignonne, qu’elle convertirait un athée d’une simple volée de cloche. Il y a à peine la place pour y mettre vingt personnes. Grande comme le chalet du club, fondue en moins et cloche(s) en plus !

A quelques mètres de là, on s’installe, on s’étale et on célèbre … Colin.

Denis, tu skies ?

Ouais.

Ben, pose tes bâtons et verse à boire !

Santé !

[foldergallery folder=”wp-content/uploads/2012/1117/” title=”Ballade dans l’Intyamon”]