Passé le coude du Rhône, la route étroite, sinueuse et raide qui grimpe sur le flanc des Follatères au-dessus de Fully annonce la couleur. Le coin est mal plat, vertigineux même, mais accessible à tous ceux qui ont le pied sûr et le mollet puissant. Tout d’abord, la petite route carrossable conduit au-dessus des magnifiques coteaux, bien exposés au Sud, à l’alpage intermédiaire de Randonne, puis s’enfile vers le fond du vallon, vers l’Erié, directement sous les pentes du Grand Chavalard. C’est là que nous abandonnons nos véhicules, à l’abri des derniers mélèzes, à 1852 m d’altitude. La montée jusqu’au Lac Inférieur de Fully, juste au-dessous de la cabane, ne sera qu’une jolie ballade, aisée, permettant à la plupart d’entre nous de reprendre le contact avec la marche en montagne, et d’habituer notre regard à l’hypnose de la profondeur de l’abîme. En ce début d’été, la nature est en pleine maturité et les couleurs éclatantes. De nombreuses variétés de fleurs, pleinement écloses et fraîches bordent le parcours pour notre plus grand plaisir. Ainsi, les quelques 200m mètres de dénivellation s’avalent en douceur, dans la chaleur de cette belle journée, jusqu’à ce que, passé le ressaut, apparaissent en même temps l’alpage de Sorniot et le petit lac qui s’inscrivent comme une invitation dans ce paysage champêtre bucolique. Et pour un montagnard en villégiature, une telle invitation ne saurait se refuser. Ainsi, quelques minutes plus tard, trois d’entre nous piquons une tête dans l’onde vivifiante du lieu, disputant à quelques truites le droit de fouler la vase de nos pieds meurtris. Véritable balcon sur la vallée du Rhône, l’alpage de Sorniot offre aussi une vue sans obstacle sur les sommets de la rive gauche, qui nous apparaissent sous un angle inhabituel, dominés par le Grand Combin juste devant. Adossée à la pente herbeuse et délicieusement fleurie, la petite cabane en bois récemment rénovée, devenue magnifiquement confortable, nous accueille avec quelques autres randonneurs et familles.

Au matin, alors que le soleil est déjà haut dans le ciel, nous nous remettons tranquillement en chemin. La sente monte doucement entre les buissons de rhododendrons et les touffes de gentianes bleues, marquée ça et là des corolles blanches ou jaune pâle des anémones jusqu’à atteindre le mur de pierres du lac supérieur. Le pas encore léger, on longe la rive déserte. Vers le fond du vallon, quelques sifflets stridents nous permettent de repérer les marmottes. La trace progressivement s’élève, puis, après quelques larges virages, butte contre une pente raide, caillouteuse et glissante qui rallie d’une traite et sans s’infléchir la cabane et le col de Fenestral. En fait de cabane, ce qu’il en reste plutôt. Le terre-plein a été presque complètement libéré, pour faire place l’an prochain à une nouvelle bâtisse, plus confortable, conforme à la demande plus exigeante des randonneurs modernes.

Du col, nous retrouvons pour un temps le tracé connu des skieurs. La crête semble moins vertigineuse, mais plus loin, le flanc schisteux sous le gros rocher de l’arête est à peine marqué par les passages, forçant à la plus grande prudence. Nos nouveaux amis, peu familiers de ce genre d’exercice, se demandent quelques instants ce qu’ils font là, avant de retrouver un pas plus sûr dès le passage franchi. Passé cette courte crête, on retrouve une combe irrégulière, minérale et austère, que quelques névés recouvrent encore partiellement, jusqu’à l’attaque de la longue pente finale. Là, la zone du Grand Cor atteinte, l’équipe choisit de se scinder. Alors que les moins aguerris préfèrent ne pas insister et récupérer, Laurent, Armand et Thomas s’éloignent vers le sommet. D’en bas, nous les verrons se détacher sur la ligne d’horizon de la crête, franchir les ressauts et traverser les névés sommitaux, avant de disparaître pour quelques minutes. A nouveau réunis, nous choisissons de basculer en direction d’Ovronnaz, vers la combe d’Euloi et de boucler le contournement du Grand Chavalard par le Petit Pré et l’ancien chalet d’alpage de Lui d’Août. Sur la terrasse du chalet de gros  nuages noirs et quelques gouttes nous engagent à précipiter notre départ. Le sentier parcourt le flanc Sud très raide du Grand Chavalard comme coincé par la paroi opposée de la Grande Garde. Notre dernière heure de marche vers le parking de l’Erié dans cet étroit défilé, sans perte de dénivellation, ne permet guère aux organismes de récupérer, d’autant que l’allure reste soutenue pour éviter la pluie.

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