Quelque part entre terre et ciel

Année après année, nous avons avancé sur les sentiers de ce tracé montagnard qui mène de Verbier à Saas Fee, sautant d’une case à l’autre sur notre jeu de l’oie valaisan, loin des crevasses et rochers vertigineux. Franchissant les crêtes des vallées, plongeant vers les villages par leurs pâturages d’altitude ou frôlant les glaciers proches à travers des chaos de pierres, chaque pas nous aura rapproché un peu plus de nous-même. Mais aussi, témoins privilégiés d’une nature exceptionnelle et fragile, riche de gorges profondes, de torrents tumultueux, de lacs isolés, de bouquetins impassibles, de vaches au regard noir, et la rare edelweiss, la gentiane bleue, le sifflement des marmottes, mais aussi le téléphérique salvateur. Sur la ligne brisée de notre horizon, l’image du Mont-Rose est maintenant proche alors que celle du Mont-Blanc est encore vive.

Le jalon avait été laissé l’an dernier à Tignousa au dessus-de St-Luc, un lieu d’étape particulièrement confortable, puisque un funiculaire franchit cette espace en seulement trois minutes, alors que la lumière met 8 minutes et 10 secondes pour parcourir les 150 millions de km de la Terre au Soleil. Depuis le soleil, la tête dans les étoiles, un bon marcheur ne mettra que quelques heures pour atteindre Pluton, l’ultime repère de notre système solaire anniviard, magnifique vaisseau ailé dominant la vallée de Zinal. Sur ce sentier des planètes là, le pas est léger, la douce torpeur d’un long voyage passif peine à se dissiper et l’esprit reste distrait par la beauté époustouflante de l’horizon. Presque à portée de main, la pente éclatante de blancheur du Bisshorn prolongée de l’arrête du Weisshorn invite à l’ascension, alors que plus loin, la masse lourde du Cervin, plâtrée de neige, flanquée de la pointe de Zinal et de la Dent blanche, nous écrase de sa face sombre. Cette vision qui, même si elle nous est familière, reste magnétiquement attirante et incroyablement magnifique.

A peine quitté La Terre, passé Mars, Jupiter et Saturne, on parvient à l’alpage du Chiesso, léger comme un Petit Prince. Le regard s’arrache alors à la beauté froide de l’horizon et cherche à gauche la pente et la crête dentelée du Toûno. Le petit sentier serpente plein Est dans l’herbe rase et les myrtillers. Il passe le joli chalet de pierres de La Roya et nous dépose par un court détour sur la rive du petit Lac de Combavert; délicat comme une perle de rosée posée sur un diamant brut. Là, incongrue sur la petite plage de sable, une vieille luge Davos abandonnée attend le prochain hiver et nous invite à y laisser glisser le temps, un peu au moins. Après la pomme et le fromage, la progression a repris. La combe du lac n’est plus qu’un souvenir. Le pas s’est fait plus lourd, le souffle plus court. Le ciel, bien que beau et serein, est partiellement couvert de beaux nuages blancs denses et de cheveux d’ange. L’altitude et l’ombre passagère maintiennent une fraîcheur agréable, vivifiante même à l’approche du col du Meidpass, qu’on atteint, quelques taches de neige et quelques virages plus haut, à 2790m. Au col ça tire franchement, rafraîchissant les envies de relâchement et précipitant le moment de descente.

A peine plus bas, le chemin longe le Meidsee 2661m, perle noire et sauvage, à l’ombre des pointes menaçantes des Aiguilles de Meiden. La fraîcheur revigorante de son eau n’encourage que peu à s’y abandonner autrement que d’un simple regard, ou d’un clic photographique. Le sentier plonge, serpente. La pierraille fait place au pâturage, la pente s’adoucit un peu, on atteint les hameaux supérieurs de Meiden. Quelques minutes encore et on rejoint la forêt d’arolles, dense, parfumée, douce à marcher malgré la pente qui s’est fortement accentuée. En quelques instants, la Turtmänna, le ruisseau du Turtmanntal est atteint. Brève halte dans l’herbe tendre, dans les senteurs florales et forestières et dans les rires d’imitations schwytzerdütsch. Grüezi mitenand. Wi gaat’s Ine ? Mer gaat’s nöd schlächt. Wöscht Glas Wi ? Frölain, mer hettid gäärn drai Dezi Wysse. Proscht! Hett id nöd am nüüni scho sele haichoo ? Uuf wiäderluege mitenand ! …

Passé le pont, passés les quelques chalets rustiques et le petit chalet des nains (authentique), l’austère Schwarhorn Hotel nous accueille aimablement. Il détonne un peu dans le cadre bucolique et champêtre de Grüben. Confort, douche chaude et bonne cuisine en font pour l’occasion un excellent concurrent de nos habituelles cabanes du CAS. Cependant, les caractéristiques propres aux dortoirs, qu’elles fussent d’hôtel plutôt que de cabane, n’assurent pas un repos idéal aux randonneurs au sommeil fragile. Aussi, les plus prévoyants prennent-ils soin de se munir de protections auriculaires et autres écouteurs musicaux ou encore d’un bon bouquin. Il n’empêche, tirer son matelas hors de la pièce ronflante reste probablement la technique la plus efficace au repos de ses nerfs.

 

La randonnée en moyenne montagne offre l’avantage de levers plus tardifs que les longues courses glacières qui démarrent dans la nuit profonde à la lueur des frontales. Le jour s’était levé bien avant nous ce dimanche et donnait une belle nuance au bleu clair vif qui inondait le ciel, lorsque notre petit groupe poussa le portail de la terrasse. Cependant, la configuration étroite et haute de la vallée ferme l’accès au soleil levant et la maintient  à l’ombre et dans la fraîcheur. La montée dans la forêt est à l’image de l’autre versant, un cheminement pentu et régulier dans une belle forêt de mélèzes et d’arolles, odorante. Ainsi, nous ne déboucherons au soleil qu’à l’arrivée au col de l’Augstbordpass à 2894 m, après 1100m d’ascension douce, régulière et constante dans l’air léger et transparent du matin. Que du pur bonheur.

Au-dessus de nos têtes, sur les hautes cimes fermant l’horizon, les nuages s’accrochent, se déchirent, s’ouvrent pour mieux revenir. Au fond du vallon dans lequel nous allons plonger, une brume dense s’est formée et semble monter vers nous. La prévision météo nous donnait une fenêtre avant la pluie jusqu’en milieu de journée ; elle semble se confirmer. Par ailleurs, comme hier, ça tire au col, rendant la halte inconfortable. Nous ferons donc halte un peu plus bas, avant de plonger dans le coton. Mais, après un agréable arrêt, la brume s’est dissipée, ouvrant sous nos pieds une plongée visuelle sur le Mattertal et notre but de St. Niklaus. Le chemin s’incurve sur le versant droit du vallon, traverse un long pierrier. Les pierres ont été disposées pour former une surface de marche assez plate, très confortable. Passés les ressauts de deux arrêtes latérales, on atteint une sorte de selle, un petit nid d’aigle, où chacun tombe en arrêt. Bien que partiellement masqués par la nébulosité, les grands sommets de la vallée de Zermatt se dévoilent ou se devinent. Face à nous, au-dessus de St. Niklaus le massif du Balfrin et les Mischabels dans la brume. Ensuite, à notre droite, l’arrête descendant du Rothorn de Zinal nous masque le Cervin, laissant apparaître au fond le Petit Cervin, le Breithorn, Polux et Castor. Plus à gauche, le Liskamm est embrumé, ensuite tout est blanc, mêlant dans la masse ouateuse glaciers, nuages et ciel. Whouaaa !

Le chemin descend rapidement dans la pente très raide et rejoint les hauts pâturages. La-dessous, masquée par des arrêtes rocheuses ou des bouquets d’arbres, une terrasse herbeuse héberge une petit hameau d’altitude, Jungu à 1995m. De là, une glissade de quelques minutes conduit à St.Nicklaus 900m plus bas, soit par la petite télécabine, soit par le sentier.

Le beau temps était encore avec nous, alors que de retour sur la Riviera, nous partagions un dernier moment d’amitié.

Michel

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