Weissmies

Weissmies est un sommet de 4017 mètres des Alpes valaisannes. Avec le Fletschhorn 3993 mètres et le Lagginhorn 4010 mètres, il forme un chaînon de trois sommets, à l’Est de la vallée de Saas, une formidable barrière qui borde le col du Simplon. Vu de la vallée, Weissmies est avant tout un sommet neigeux, fait de larges courbes douces, griffées de la ligne brisée que forme la trace des alpinistes évitant les zones bleutées et difformes des crevasses. Le nom viendrait du dialecte Mies, Moos, mousse blanche; une description suggestive pour un dessert glacé, garni d’une calotte de crème, fouettée par les vents et dont les séracs accrochés à la crête sommitale s’effondrent vers la vallée comme des éclats de meringues. La voie que nous avons choisie part de Saas Almagell via l’Almagellerhütte pour atteindre le sommet par l’arête Sud-Est.

Village au fond de la vallée, comme égaré, presqu’ignoré, loin des chemins, loin des humains, Saas Almagell est le berceau des skieurs Zurbrigen qui ont porté haut et vite la renommée de la région. Au Sud du village, la digue du barrage de Mattmark, de sinistre mémoire, marque la fin du chemin. Le 30 août 1965 en fin d’après-midi, le glacier de l’Allalin, se rompt, déversant entre les moraines un torrent de glace de deux millions de mètres cube. Plus bas, au cours d’un changement d’équipe, les ouvriers ont à peine le temps de comprendre. Un souffle, un nuage de poussière. Une grande étendue blanche vient recouvrir les baraquements, broyant tout sur son passage. Face à cette avalanche de roche et de glace compactée, nul refuge possible. La catastrophe fait 88 victimes. Les habitants de la vallée savaient le coin dangereux; ils avaient mis en garde la direction du chantier. Les cantonnements auraient dû être déplacés à un endroit situé à une heure de trajet du barrage, ce qui aurait engendré des coûts supplémentaires. La digue a été construite à l’abri en amont de la ligne de chute de la langue du glacier alors que les baraques ont été placées juste au-dessous. Le Conseil fédéral, puis les juges au procès de 1972, déclarèrent que « Le drame de Mattmark était impossible à prévoir. Une avalanche de glace représente un événement trop improbable pour qu’on en tienne raisonnablement compte à tout instant ». Cette position cynique provoqua un sentiment de frustration dans les familles des victimes, suisses ou italiennes.

Le sentier qui monte à la cabane Almagellerhütte serpente dans une belle forêt odorante de mélèzes et d’arolles qui domine le village, nous permet de démarrer dans une relative fraîcheur. Bien que nos sacs contiennent la panoplie complète du petit montagnard et pèsent un âne mort, c’est d’un pas plutôt léger que nous prenons de l’altitude, profitant à mi-chemin d’une pause agréable. Enchâssée dans son vallon bucolique face aux Michabels, la bâtisse austère de l’Almagelleralp dispose d’une charmante terrasse. Plus loin, les myrtilliers nous retiendront encore un peu, si bien que nous n’atteignons la cabane qu’en fin d’après-midi.

Comme c’est généralement l’habitude, les nuits en cabane ne sont pas très reposantes, hachées, parfois même difficiles. Au matin les uns évoquent l’altitude ou les bruits nocturnes, alors que d’autres, à l’abri des tracas ordinaires, présentent une mine rayonnante face au café du petit déjeuner. Harnachés pour affronter une longue journée, nous quittons la quiétude du lieu à la lueur des lampes frontales. Devant nous dans le noir s’allonge déjà une ligne de points hésitants et scintillants qui paraissent monter à la rencontre des étoiles. Alors qu’à chaque pas le regard fouille l’étroit faisceau, cherchant les marques du sentier. Imperceptiblement le ciel semble moins noir. Pour un temps, ce n’est qu’une impression fugace. Cependant, le noir profond qui nous enveloppe vire peu à peu au bleu sombre et commence à se détacher de la ligne des crêtes. Lentement le jour se lève, affaiblissant les lueurs de nos lampes. Les parois se redessinent, prennent de la couleur et gagnent en détails. Alors que nous atteignons le col, les brumes de notre nouvel horizon se colorent de rouge transparent et rapidement s’enflamment. Le jour est là.

Du Zwischenbergenpass, à 3268m, notre route emprunte l’arrête rocheuse Sud du Weissmies ; un cheminement simple, juste sur le fil. Une sente irrégulière et zigzagante nous mène vers un premier ressaut où commence réellement l’ascension. Par une varappe facile on s’élève régulièrement sur l’amas de blocs. Là où il faut réellement varapper, le rocher est plutôt sain et offre de nombreuses prises, de longues lames franches, des fissures larges et de solides gratons. La progression est aisée et régulière. Le beau temps très stable ajoute de la sérénité et permet quelques brefs arrêts pour le plaisir des yeux.

La vue est superbe, bien que vers le Sud, une brume rampante empêche de voir la plaine italienne. Dommage, car il est dit que par temps clair on y verrait le Dôme de Milan et même la tour de Pise et les palmiers de Marrakech (humm). Vers le Nord-Est, au-delà du Simplon et du Monte Leone, le regard bute sur le massif du Gotthard et le glacier du Rhône, alors que plein Nord le glacier d’Aletsch, le Finsteraarhorn, le Mönch et la Jungfrau ferment l’horizon. Et à l’Ouest, à chaque pas se découvrent de nouveaux sommets fameux. Après la première barrière imposante des Mischabels, Nadelhorn, Dom et Täschhorn, le massif du Mont Rose apparaît, laissant distinguer le refuge Margherita, libérant du coup nos fantasmes et nous projetant sur d’autres courses, Lyskamm, Castor et bien d’autres. Avec l’élévation, la profondeur vers la vallée se creuse, les ressauts rocheux se redressent un peu, l’ambiance alpine s’accroît. Et puis, d’un seul coup, le regard rencontre la neige, un petit dôme quelques mètres devant nous marque l’antécime à 3972m. De là, un fil de neige bordé de 500m mètres de vide de chaque côté, conduit au sommet.

Bien que sans difficulté majeure, la redescente s’avère délicate. La face du Weissmies du côté de la vallée de Saas est entièrement glaciaire, faite d’un gros dôme neigeux, étroit et raide, zébré de crevasses béantes et bordé de séracs instables. La trace de descente longe la crête, contourne le glacier suspendu puis plonge dans la forte pente. Les douces courbes se dévoilent alors en ressauts vertigineux, barrés de larges ouvertures profondes. Le pas doit être aussi sûr que prudent ; il est des moments et des endroits où l’erreur et la distraction ne sont définitivement pas de mise. La trace bien nette marque un grand virage plongeant. Elle conduit juste sur un pont de neige largement fendu. Une moitié s’accroche solidement à la lèvre supérieure d’une sorte de rimaye, formant une planche de plongeoir. L’autre, étroite, dissociée et décalée, borde une pente raide qui plonge vers un trou bleu profond. Chacun, sous le regard attentif de sa compagne ou compagnon de cordée, effectue un rapide pas de deux, d’une élégance à marcher sur des œufs.

Quelques minutes plus tard, le parcours glaciaire se termine dans un chaos minéral, à deux pas de la télécabine. Aucun candidat pour une descente pédestre, chacun étant top heureux de n’avoir que peu brutalisé ses pieds et articulations.

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